Vaine est la vengeance… (Monologue)

Le refuge de la cruauté enfantine en passe de devenir celui de la perversion adolescente…

Adolescence dorée ou adolescence terrible, se retourner sur ce que l’on a vécu est toujours vain… Il y vingt ans de cela – mais j’ai l’impression que c’était hier – je poussais la porte d’un lycée lugubre. Je n’y connaissais personne. En face de moi : des escaliers immenses, gigantesques, qui menaient très haut mais demeuraient totalement branlants. En haut, une classe sombre et minuscule où nous nous entassions à vingt, derrière des tables étroites. La disposition des bureaux ne nous offrait aucun recul sur le tableau noir. J’ai dit une classe, mais c’était un antre. Un antre maléfique. L’antre des démons et de la connerie humaine. Le refuge de la cruauté enfantine en passe de devenir celui de la perversion adolescente… Dans une ville où le jour semblait ne jamais se lever, matin après matin, à sept heure cinquante, c’est là-haut qu’il fallait grimper. Je me souviens encore de l’odeur de poussière acre qui hantait le lieu, des grincements de la rampe, des rires mal camouflés et des odeurs corporelles des uns, des autres. Vingt mètre carré pour vingt élèves, ça ne laisse pas beaucoup d’intimité. A l’autre bout du bâtiment, les litanies de bonnes sœurs en blue jeans. Dieu, la foi et tout et tout… Pacotilles… C’était donc là que tout devait se jouer. La déchéance, la dévalorisation suprême et le reste. C’est dans cette pièce que le mot « bouc-émissaire » pris pour moi toute sa valeur, gagna tout son sens. Avec mon nom de famille « comme un trombone », j’étais déjà une cible. Il parait qu’en plus j’étais fort laide. Masculine. Conne. etc. etc. Ceci je veux bien le croire.

Quand l’Enfer c’est les autres …

Après quelques mois de persécutions  et humiliations diverses, j’abandonnais la lutte. Je compris que rien ne servait de persuader l’Autre (car c’est bien de l’Autre qu’il s’agissait) que j’étais une chic fille. Et d’ailleurs, Rimbaud avait dit « L’Enfer c’est les Autres ». Quand l’occasion de quitter le lieu malsain pour suivre une formation de théâtre ailleurs arriva, je m’enfermais dans la salle de bain pour déchirer le dossier salvateur en petits morceaux, après avoir pris soin de bien le remplir de mes nom et prénoms. La fascination du pire, peut-être… L’envie de tomber plus bas encore. Je commençais à lutter contre moi-même. Dans mon sac : un carnet noir dans lequel je notais les noms de tous ceux dont je me vengerai plus tard, une fois qu’ils m’auraient oubliée, qu’ils auraient construit leur petite vie de merde, avec les leurs, mesquins comme eux. Mais je n’eus pas besoin d’attendre si longtemps car l’été arriva. Je rencontrais ma fée. Elle était belle et lumineuse, avec ses longs cheveux blonds, sa voix sucrée et aimante, ses yeux d’un bleu ravageur. Alors que je me trouvais face à cette perfection faite femme, je me mettais à pleurer stupidement sous la douche. Je lui racontais tout. Elle rigola. « Tu laisses des puceaux et des tromblons de première se foutre de ta gueule ! On va bien rigoler ! ». Ma fée entreprit alors de me métamorphoser. Il faut dire que Mademoiselle était modèle et que les vêtements de créateur n’avaient aucun secret pour elle.

Même chignon-choucroute sexy en diable… Je est une autre …

En une semaine, je devins sa copie conforme. J’avais adopté la même voix sucrée, le même chignon-choucroute sexy en diable, le même gloss à lèvres… Je me mis à attendre impatiemment le retour dans l’Antre… Septembre arriva et tout le monde me prit pour une « nouvelle ». Mes bustiers moulants et provocants étaient tellement serrés qu’il m’arrivait d’étouffer mais je m’en tapais bien. J’avais connu pire ! Je connus la joie de me foutre à mon tour des autres en riant à pleine gorge. Jouissance presque sadique! L’arroseur arrosé! La victime qui devient le bourreau! Quelle joie de voir celles qui m’avaient rabaissée l’année précédente perdre, peu à peu, confiance en elles et en leur physique quelconque, devant mes cuissardes de lolita faussement naïve et de voir les regards masculins se détourner de celles qui se croyaient jusqu’alors si populaires. Ma vie ne fut plus jamais la même. Je est une autre… Le temps passa et mes ennemis et ennemies étaient à terre. Certains devinrent même amis avec moi, m’avouant que mon changement radical avait détruit toutes leurs certitudes… Plus tard, tout au long de ma vie, je les croisais avec le sentiment prégnant de m’en être beaucoup mieux sortie qu’eux. Ma fée avait boosté ma confiance en moi et mon physique avantageux m’avait permis de me mettre en avant dans des petits boulots valorisants à mes yeux : modèle, mannequin-cabine, mannequin-catalogue, danseuse. Puis vint « la vraie vie », les priorités. J’ai fini par égarer mon carnet noir. Où, je ne le sais… Entre deux déménagements peut-être. Je suis certaine que si je le retrouvais je constaterai que la plupart des noms qui y étaient inscrits figurent aujourd’hui dans mon répertoire d’amis… A quelques exceptions près. Il y a quelques années, je croisais dans le RER une de celles qui – jusqu’à la fin – avait tenu bon. Jusqu’au bout, jusqu’au baccalauréat, alors que j’étais devenue appréciée de tous, elle me détesta et me le fit ressentir. J’appris plus tard que j’avais fréquenté le garçon qu’elle aimait. Cela avait du lui rester au milieu de la gorge. Karma is a bitch! Elle s’empressa de me dresser la liste des prestigieux diplômes qu’elle avait obtenus en quinze années d’études supérieures. Un cursus impressionnant qui n’avait d’égal que sa solitude et sa fadeur. Quand à moi, je me contentais de lui dire que j’écrivais et que je dansais toujours. Mais elle ne me « ressentait » visiblement pas. Elle était dans ses papiers. J’étais dans mon corps..

Vingt années à s’acharner à devenir celle que j’étais déjà…

Il m’a fallut des années pour comprendre ce qui faisait que j’étais si différente de l’Autre et de l’enfer qu’il représentait. J’étais dans mon corps. Dans ma quête de transformation, j’avais étouffé ce que j’étais. J’étais devenue ce qui était sur moi : beauté, maquillage, jolis vêtements. Je dois désormais tout défaire! Je n’aurais jamais cru, il y a vingt ans, que je souhaiterais si ardemment redevenir la jeune fille aux gros sourcils qui encaissait la connerie de l’autre en restant elle-même, dans son corps. Répondre est une chose. Sortir de soi en est une autre. Depuis quelques années, je suis heureuse. J’ai un enfant et un mari que j’aime, une maison qui se restaure, un studio de danse où je peux être moi-même. Quand je regarde la photo de classe de cette année de toutes les horreurs, je vois une jeune fille grande et élancée, avec les cheveux jusqu’aux fesses et de faux airs de Martha Graham. Peut-être que je me lance des fleurs, me direz-vous ! Je me rends compte que j’ai mis des années à vouloir et à essayer désespérément de devenir… ce que j’étais déjà ! La femme est d’un complexe… Je remarque aussi celui qui n’est plus là, qui est mort avant la trentaine. J’ai du mal à ne pas y penser en cette période-charnière du « milieu de vie » et à La Toussaint bien-sûr… Heureusement que cet ennemi était devenu un ami et qu’il m’avait offert une dernière danse. Je danse beaucoup mais finalement je n’ai pas dansé avec tant d’hommes que ça ! Un bon souvenir. Un moment où des années après ma traversée du désert, alors que je tentais une ultime manipulation vengeresse (chassez les habitudes…) sur l’une de nos relations communes, il me dit, l’œil rieur : « Roooh !! Allez, je sais bien que tu ne danses avec moi que pour agacer Untel… Tu ne déposes donc jamais les armes toi ! Je n’ai fait que t’observer au lycée, finalement tu vois, je te connais bien ! » . Aujourd’hui, j’ai dû déposer les armes pour apprendre à me connaître et pour revenir en moi. Adolescence dorée ou adolescence horrible, se retourner sur ce que l’on a vécu est vain. Il y vingt ans de cela, je poussais la porte d’un lycée lugubre. Je n’y connaissais personne. En face de moi : des escaliers immenses, gigantesques qui menaient très haut et qui, finalement,  même branlants, n’ont jamais, jusqu’à aujourd’hui, cessé de soutenir mes pas…

Copyright Céline Schmink

 

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